Une semaine pour découvrir les projets de la Casa Nicaragua

  

Avant que la brume et les nuages de notre beau ciel du Nord n’efface ma mémoire, voici les impressions, et souvenirs de mes 10 jours passés en compagnie de Tania et Eric au Nicaragua.

Cela fait maintenant un peu plus de 2 ans que je travaille de temps en temps à la Casa Nicaragua à Liège, comme bénévole, lors de soirées et d’évènements.

Au début, je voulais juste trouver une occupation utile pour passer un Nouvel An, fête que je détestais particulièrement. Véronique m’a proposé d’apporter mon aide et mes mains à la Casa Nicaragua, qui a toujours besoin d’un peu de renfort. 

L’idée m’a plu, car je connaissais l’endroit depuis que j’étais étudiante, il y a plus de 25 ans…

J’y ai passé quelques soirées inoubliables alors, et y travailler comme bénévole était pour moi un juste retour des choses.

Depuis, j’ai pu m’y investir quelques soirées par an, ce qui n’est pas assez à mon avis pour comprendre l’énergie qui anime tous les responsables bénévoles, et leur mission.

Ayant décidé de passer l’hiver en Amérique Centrale pour, entre autre, étudier l’espagnol, j’ai profité de la présence de Tania et Eric au même moment, 

tous deux responsables de projets dans le Nord du Nicaragua, pour leur rendre visite et me rendre compte de l’impact concret de la Casa Nicaragua sur la vie des gens.

Il me semblait en effet important de voir les effets sur le terrain de toute l’énergie donnée pour cette cause

Voici le compte-rendu de ma visite, basé davantage sur mes impressions et réflexions que sur des faits exacts car j’ai reçu beaucoup d’informations en peu de temps, que je n’ai pas notées directement, et ce compte-rendu ne reflète que ce que j’ai gardé en mémoire.

Vendredi 15 janvier 2016 :
Rendez-vous à Somoto avec Tania et rencontre avec ses amis.

Après un voyage en bus qui me semble interminable (pourtant avec le recul, ça ne devait pas être si long), j’arrive à Somoto de Esteli, où j’ai passé les 2 journées précédentes. Somoto est dans le Nord du Nicaragua, à quelques kilomètres de la frontière avec le Honduras et la base de Tania pour les projets.

La ville me paraît bien calme après la joyeuse cacophonie d’Esteli, qui se préparait à une fête quand je suis partie, et les régions touristiques d’Omotepe et de Granada. Ici, les gens vivent simplement. Les filles marchent dans la rue, bras dessus, bras dessous, il y a des couples au pas de leur porte, les enfants courent dans la rue, les gens vivent, simplement.

Mon esprit s’envole vers la Sicile et les souvenirs de ma mère, vers une vie à l’extérieur, où on connaît son voisin, où les gens discutent de choses et d’autres dans la rue, où le contact physique n’est pas interdit, mais juste un signe de tendresse et d’amitié, sans aucune pensée malsaine…

Tania vient me chercher à l’hôtel et nous partons chez ses amis à qui elle me présente. Catastrophe ! Après un mois d’espagnol intensif, je pensais avoir un niveau suffisant mais ensuite, j’ai passé les deux semaines suivantes à parler exclusivement en anglais et je ne comprends absolument plus rien !

 

 En outre, l’accent est terrible, ils ne prononcent pas les « s ». « Despues » devient « de’pue’ », « los mismos » se dit « lo’mi’mo’ ». Et même pour parler, plus rien ne vient, j’ai la langue résolument anglophone et il me faut tellement de temps pour aligner deux phrases, que je choisis de m’exprimer en français. Bref, Tania est obligée de traduire tout ce qui se dit, et je dois dire qu’elle l’a fait avec bonne volonté pendant tout mon séjour.

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Samedi 16 : réunion à Cusmapa pour une formation sur le micro-crédit.

Comme convenu et arrangé par Tania, un monsieur (l’ancien coordinateur de projet) vient me chercher pour partir à Cusmapa, qui est plus au Sud dans la montagne et où se situe la coopérative qui est un des projets géré par la Casa Nicaragua. Cusmapa est à environ 35 km de Somoto et il nous faut environ une heure en moto pour y accéder. J’apprends que la route qui y mène a été terminée il y a quelques mois à peine. Avant, il n’y avait qu’un chemin de pierres pour s’y rendre, ce qui est une atrocité pour les véhicules.

A Cusmapa, une formation sur le micro-crédit va être donné aux membres de la Coopérative.

Je suis accueillie dans une famille d’agriculteurs, dont le père, très charismatique nous accueille chaleureusement. J’apprends qu’il fait partie de l’AG de la coopérative, mais en dehors de cela montre un esprit curieux et entrepreneur pour diversifier ses cultures.
Dans la maison, son épouse s’affaire pour préparer le repas de midi pour les participants, dont les fameuses tortillas (galettes de maïs) qui accompagnent tous les repas. Elles aplatissent la pâte à la main, les tournent en petits disques parfaitement circulaires, et uniformes. Je m’y essaie mais je suis maladroite et très lente, et devant leur dextérité et rapidité, j’abandonne pour ne pas monopoliser le feu.

 Je suis d’ailleurs épatée par cette cuisinière au feu de bois, j’apprendrai par la suite que ce sont des cuisinières qui ont été construites dans quelques foyers afin d’éviter les fumées nocives qui se dégagent directement dans les pièces d’habitation et que les femmes et les enfants respirent.

En outre, ces cuisinières sont construites de telle manière qu’un peu de bois suffit à donner une chaleur suffisante pour cuisiner pendant plusieurs heures.

Malheureusement, j’apprends également qu’au final beaucoup de personnes les utilisent mal et plein de raisons son données : ça ne fonctionne pas comme avant, il faut couper le bois tout petit, etc… Comme partout, le changement est difficile à accepter et l’être humain a une tendance naturelle à retourner à ses habitudes !

La maison est jolie, je trouve. Couverte d’un revêtement beige très clair, elle est très simple mais charmante… Tania m’explique que ce sont des maisons en terre, et que le revêtement est très important. En effet, si ce revêtement est mal réalisé et laisse des anfractuosités, un type d’insecte va s’y loger et pique les habitants en laissant des parasites dans le corps de celui-ci.

Les conséquences peuvent n’apparaître que 20 ans plus tard chez la personne : les organes vitaux sont touchés et gonflent… Il faut absolument se soigner, mais il est difficile, lorsqu’on habite à plusieurs heures d’un hôpital, de s’y rendre régulièrement.
Soudain, ma petite maison en Belgique m’apparaît comme un havre de sécurité et de bien-être !
La maison est également une des seules qui possède des latrines. Une petite cabane a été construite à l’extérieur, avec un siège sommaire et un trou… Les autres habitants qui n’ont pas de commodité vont directement dans la nature.

La formation commence. Ha, contente de voir qu’il y a au moins une femme qui participe. C’est une grand-mère (enfin, elle doit avoir mon âge) très dynamique qui est avec sa petite fille.

Je tombe des nues lorsque je vois les taux d’intérêt appliqués par les banques ! 18% en moyenne ! Mais ça peut monter jusqu’à 24% et même 36%. Pour ce qui est des prêteurs sur gage, ça peut monter jusqu’à 50% !!! C’est insensé ! Comment des gens déjà précarisés peuvent-ils s’en sortir, si dès qu’ils ont besoin d’argent, ils doivent rembourser une fois et demi le montant emprunté. Tania m’explique qu’à travers la coopérative et un autre organisme, les membres arrivent à avoir un taux préférentiel de 12%, ce qui est beaucoup mieux que le taux appliqué par les banques.

Les gens s’intéressent, apprennent à calculer ce que leur coûte un emprunt. L’humour est là, avec des questions qui montrent une certaine ignorance et parfois de la naïveté, ce qui rend ces personnes très attachantes. Au-delà de cette naïveté, il y a énormément de bon sens chez ces gens très simples.
La formation se passe bien, je trouve le formateur assez bon, il fait intervenir les participants, leur donne du temps pour réfléchir, varie entre théorie et exercices pratiques. La séance se termine, les participants se montrent plus que satisfaits.

Vers 16h30, nous repartons, il nous faudra une bonne heure pour rejoindre Somoto. Le soleil se couche sur des paysages de moyenne montagne qui varient entre verdure et aridité…

Dimanche 17 : visite du Canyon de Somoto

Le dimanche après-midi, Tania me propose la visite du canyon de Somoto, qui est devenu l’attraction touristique de la région.


Parce qu’elle est connue, elle arrive à négocier un très bon prix et nous découvrons le canyon. Notre guide est un jeune étudiant qui y travaille pendant ses vacances. Je ne comprends pas tout ce qu’il dit mais Tania me confirme qu’il connaît beaucoup de choses et donne pas mal d’explications sur la nature, et l’endroit, qui a été déclaré zone naturelle protégée. Nous arrivons au canyon qui est un bras de fleuve entre deux parois rocheuses. Le jeu consiste à le traverser et à certains endroits, le seul moyen est de nager. A l’aide de gilet d’aide à la flottabilité, nous nous laissons glisser lentement sur l’eau, et mon esprit dérive vers le ciel, et le sommet des parois, plein de végétations.

L’ambiance est extrêmement particulière, et je me plais à imaginer différents scénarios avec ce décor et ces eaux ténébreuses, et en même temps une lumière au sommet, comme un espoir secret : du monstre qui se cache dans les eaux à un lieu secret, inaccessible et inexploré, plein d’êtres mystérieux et magnifiques…

Il nous faut 3 bonnes heures pour faire le tour (aller au canyon à pied, le traverser er revenir). Tania me confirme alors ce que je n’ai pas très bien compris, notre guide est un étudiant qui travaille au canyon pendant les vacances scolaires (décembre et janvier sont la période de vacances en Amérique Centrale). Il est nécessaire pour lui de supporter sa famille, et de nouveau, je comprends qu’il est difficile pour eux d‘aller à l’école à plein temps, car les jeunes doivent travailler, et habitent souvent loin des écoles…

Lundi 18 : départ pour Masaya et visite du volcan

La moto du projet étant en panne, Tania n’a d’autre choix que d’aller chercher une pièce de rechange elle-même à Masaya qui se trouve dans le Sud du pays. Elle me propose de l’accompagner, et nous en profiterons pour aller voir les volcans. Nous devons prendre deux bus pour aller de Somoto à Masaya, et le trajet prend plusieurs heures… sans pause et sans toilettes. Il faut donc gérer la quantité de liquide que l’on absorbe pour ne pas risquer d’exploser sa vessie en chemin !
Les bus sont très souvent bondés et pour la dernière heure, juste après le changement d’autobus, nous sommes debout, ballotées à chaque virage.

Et là, soudain, je sens des nausées violentes arriver… Je prie tous les dieux du ciel et même les autres pour ne pas vomir… Et puis j’ai l’impression que je vais m’évanouir ! Oh mon Dieu ! Je sui en train de mourir, ici dans ce bus ! Tania me parle mais je n’entends pas… Je finis par m’abaisser pour diminuer l’impact de la chute de tension, et de la chute tout court, au cas où… et un monsieur finit par me laisser sa place.

Je le remercie et en profite pour ingurgiter quelques Motilium et comme je sens des crampes aux intestins, un Imodium également.

On arrive enfin à Masaya et je me rends compte que je suis malade !!

Enfin avec toute une panoplie de médicaments, je devrais tenir quelques heures. Pendant que je me remets, Tania a réussi à arranger le transfert de la pièce du lendemain, et la visite du volcan pour l’après-midi. Malheureusement, le volcan est jugé dangereux pour le moment et nous ne pourrons pas le voir durant la nuit, et admirer les coulées de lave rouge…
Nous partons visiter le volcan, je ne suis pas très en forme, je me suis fait mal à la jambe 15 jours auparavant en visitant un autre volcan du Costa Rica mais la vue est impressionnante et la visite du musée m’apprend également beaucoup de choses…

Des fumées sulfureuses nous titillent les narines, le paysage est assez envoûtant avec tous ces cratères, cette odeur de souffre, cette brume de fumée.

 

Nous montons jusqu’à un autre sommet, où je traîne mon tendon enflammé, mes nausées et mes douleurs mais la beauté des paysages est telle que j’en oublie mes maux et je finis par suivre Tania, qui grimpe avec souplesse et énergie, sur ces chemins ensoleillés.
En redescendant, quelle surprise ! Tania m’avait parlé de 2 belges qui avaient visité les projets dans le Nord et voyageaient dans un minibus aménagé avec leur petit garçon, elle les reconnaît, les interpelle, et je reconnais des connaissances que je n’avais plus vues depuis très longtemps… Décidément, le monde est un village !!

Nous retournons à l’hôtel. Durant notre séjour, nous avons eu la désagréable surprise d’avoir à plusieurs reprises des coupures d’eau… Et oui, contrairement à la Belgique, c’est assez fréquent… La plupart des hôtels prévoient ces situations en installant des cuves à eau. Dans ce cas-ci, c’était plutôt un problème technique de pompe, qui n’était pas suffisamment forte pour alimenter le 1er étage, auquel se trouvait notre chambre. Mais cet aspect est à prendre en considération et après quelques jours, on parvient à savoir à quel moment aura lieu la coupure et on prévoit de prendre sa douche le matin avant 7h30, ou bien entre 18h et 20h…

Mardi 19 : retour à Somoto

A 7 heures, Tania contacte la personne qui doit livrer la pièce de rechange et l’échange se fait un peu plus tard. Nous repartons pour Somoto en passant par Managua, cette fois ! Cette gare est sidérante… Autant de bus qui partent vers différentes destinations avec ses marchands divers. Toutefois, les gares de Managua ont une mauvaise réputation et je n’ose pas sortir mon appareil pour prendre des photos.

Les toilettes de l’endroit sont plus commodes que je ne le pensais, et relativement propres. Evidemment, il n’y a pas de chasse, mais une grande cuve à eau avec un récipient… Finalement, ce système fonctionne aussi bien…

 

En soirée, nous voyons Eric qui est à Somoto et que je vois pour la première fois depuis que je suis au Nicaragua. Il connaît relativement bien la ville, et donc nous allons manger dans un bar qui sert le repas typique de Nicaragua : riz, viande grillée, bananes plantain, et quelques crudités. Etant toujours malade, j’évite tout aliment et me contente d’eau…

Mercredi 20 : repos

Je suis toujours malade et décide de me reposer. Je mange très peu.
Je suis un peu déçue car je sais que Tania est à Cusmapa et nous avions planifié d’y aller pour ensuite monter encore plus loin dans la montagne chez une famille d’agriculteurs très dynamiques. Mais cet endroit est à environ une heure trente de marche de Cusmapa, et je ne suis vraiment pas assez en forme pour m’y rendre.

Jeudi 21 : Unile

Le jeudi, Tania me propose de nous rendre à Unile un village à quelques kilomètres, où elle doit voir plusieurs familles, le contact social est important pour son travail.

Avant de partir, nous décidons de prendre notre repas de midi ensemble. Au menu, potage de courgettes et pâtes au jambon. Après 6 semaines de riz, et haricots, voilà qui est une heureuse diversion ! En buvant mon potage, je sens les odeurs de la courgette et tout d’un coup, j’ai l’impression que j’en ai les larmes au yeux… je me sens nostalgique de la cuisine européenne ! Je ne me rendais pas compte que ça me manquait à ce point !
Enfin, nous partons pour Unile, où nous rendons visite à un jeune couple Belgo-Nicaraguayen qui s’est marié la veille. Nouvelles sont données de différentes familles et boursiers. La famille me taquine parce que beaucoup de belges sont allés dans ce village et sont restés plusieurs mois. C’est vrai que ce village est charmant, il s’en dégage beaucoup de quiétude, un peu comme un village de Provence. Tania m’explique que beaucoup de projets ont débutés dans ce village, notamment les bourses d’étude pour les étudiants avec la collaboration de l’Ecole. Je la trouve assez grande pour une école de village, et Tania m’explique que beaucoup d’étudiants viennent des villages aux alentours, parfois à plus d’une heure de marche.
On comprend mieux pourquoi il est difficile pour les enfants de suivre une scolarité à temps plein. Certains doivent aider leurs parents dans les fermes, et vont à l’école quelques jours par semaine. Très tôt, ils sont concernés par le fait d’aider la famille, être un support pour les autres. Le système éducatif est donc très différent, il y a des alternatives aux études à temps plein, souvent le samedi, ce qui laisse aux jeunes la possibilité de travailler en même temps.

Tania m’explique que dans ce village, il y a également eu un projet de distribution d’eau, qui, malheureusement n’a pas perduré à cause du coût prohibitif demandé aux habitants. Ce coût était lié à une erreur de configuration de l’installation des pompes et des tuyaux… La pompe consommait beaucoup trop d’énergie pour ramener l’eau dans les tuyaux, et n’était guère efficace. Le prix de l’usure des pièces et de l’électricité consommée est devenu prohibitif et les habitants, qui n’ont que des revenus modestes dans ces villages de montagne, ont refusé de payer.

Vendredi 22 : coiffeur et dîner avec Tania en matinée

Le vendredi, matinée de repos. Je rejoins Tania en ville pour une visite chez le coiffeur, et un déjeuner… Après 2 mois de soleil et de lavage sans savon, j’ai l’impression d’avoir une botte de foin sur la tête et un petit soin me semble nécessaire… Le salon de coiffure est assez intéressant : il n’y a pas d’eau courante pour rincer les cheveux, la coiffeuse utilise un gros bidon dans lequel elle puise l’eau avec un petit récipient, qu’elle verse sur la tête. Bien sûr, l’eau est froide mais depuis deux mois, je commence à avoir l’habitude, et je ne m’en formalise plus. Pour le soin qui a très bien marché, elle utilise de la crème Nivea pour le corps !! J’adore voir comment à tous les niveaux, ils se débrouillent et sont très créatifs !

En sortant, nous tombons sur le marché local, où sont exposées des objets faits à partir de pneus récupérés. Avec finalement peu de moyens, ils arrivent à fabriquer des objets utiles et ludiques…

Nous déjeunons d’un plat typique (riz, viande, grillée, haricots) et nous avons une belle discussion à ce moment-là qui me permet de mieux comprendre encore l’engagement de Tania dans tous ces projets, qui sont pour elle bien plus qu’un travail mais un véritable engagement politique.

Je pense à toutes les personnes que j’ai rencontrées dans ma vie, et qui ont travaillé dans l’aide humanitaire, et je ne peux m’empêcher de penser à quel point ils ont des profils similaires : complètement connectés à leur idéal, ils ne comptent ni leurs heures, ni leurs efforts pour influer la course du monde vers ce qu’ils pensent être un monde juste et meilleur. Ils ne se posent pas des milliers de questions, non, ils agissent simplement dans leur quotidien toujours dans le même but.

Avec intelligence, et toujours en mesurant l’impact de leurs actions. On ne donne pas directement de l’argent car on n’en n’a pas suffisamment pour tout le monde,

que cela crée de l’injustice et induit des jalousies entre les familles. En outre, en tant que coopérant sur place, certains ont la volonté de ne pas êtes vus comme des portefeuilles ambulants, ce qui change les rapports humains. Tout se fait à travers des projets. Tout comme pour éradiquer la mendicité, on ne donne pas d’argent aux mendiants, car plusieurs organismes sont là pour les aider. Sauf peut-être, les très vieilles personnes.

C’est pourtant difficile de refuser une pièce à un enfant qui a faim, mais c’est sans doute cela aussi un acte de bonté… pouvoir dire non pour qu’ils s’en sortent autrement que par la mendicité… Toujours réfléchir à ses actes et à leurs conséquences. Il n’y a sans doute que l’expérience qui peut amener la justesse entre les mouvements spontanés du cœur et la connaissance de l’impact de nos actions.

Samedi 23 : Formation à Cusmapa sur la tenue des comptes de la coopérative

Le lendemain, c’est avec Eric que je retourne à Cusmapa, où une nouvelle formation est organisée. En chemin, il me donne un regard tout à fait nouveau et complémentaire sur la région et les projets. A chaque maison, chaque village, il me raconte une anecdote ou une histoire sur une personne, un bout de projet réussi ou avorté, il m’explique comment le Nicaragua change sa perspective et lui-même, parfois en profondeur, et comment il en arrive, après des mois de séjour, à changer sa personnalité…
Nous nous arrêtons pour prendre le petit déjeuner dans une maison qui semble être une institution dans la région, le petit déjeuner est bien sûr composé de gallo pinto et de tortillas… Je ne peux m’empêcher de remarquer à quel point il y a peu de limites entre l’espace privé et la salle de réception de ce restaurant. En fait, il n’y a pas de mur entre la salle à manger et le salon… C’était pareil chez la coiffeuse, la porte de la pièce de séjour était grand ouverte sur le salon de coiffure… Il n’y a pas ce clivage entre vie professionnelle et vie privée, les personnes amènent qui elles sont dans leur travail.

 

Nous arrivons à Cusmapa. Aujourd’hui, la formation porte sur la tenue des comptes pour les membres de la Coopérative, savoir simplement tenir un bilan des comptes, calculer un coût d’achat et un bénéfice de vente… De nouveau, je suis frappée par la candeur et la simple naïveté, mais de bon sens des participants. Nouveau repas pris dans la même famille que la semaine dernière. Toutes les femmes sont dans la maison, elles semblent avoir terminé les corvées ménagères. On ne s’en rend pas compte en Europe, mais le ménage et la préparation des repas sans technologie prend un temps fou. Elles n’ont pas de robots culinaires, machines à laver, sèche-linge, lave-vaisselle, aspirateur, produits nettoyants trop chers (et très polluants) et donc tout se fait à la main. On a perdu la conscience du temps gagné pour les femmes, ne fût-ce qu’avec la machine à lessiver. Imaginez que vous deviez laver tout le linge de votre famille à la main !

Je ne me souviens pas avoir vu de robinet à l’intérieur de la maison, mais je pense quand même qu’il y a une distribution d’eau dans le village. Il faut toutefois aller la chercher à l’extérieur. C’est tout de même un progrès car avant, les femmes devaient parcourir plusieurs kilomètres pour aller chercher de l’eau, ce qui leur prenait beaucoup d’énergie et de temps.

Retour à Somoto avec Eric. En chemin il me montre d’autres endroits possibles pour de futurs projets de la Casa. Nous rendons également visite à une famille où habite une ancienne boursière… Ils vivent dans la plus grande simplicité, nous proposent de partager leur repas (que nous refusons car nous avons déjà dîné), insistent pour inviter Eric un autre jour, et m’offrent une paire de boucles d’oreille colorées, œuvre de leur artisanat local. Je suis embarrassée, ces gens qui n’ont rien sont d’une extrême générosité à notre égard. Je crois reconnaître beaucoup de reconnaissance pour Eric, Tania, et de manière générale, pour la Casa Nicaragua.

La plupart des étudiants qui ont reçu des bourses ont accédé à une meilleure vie, avec des métiers mieux payés, ou de manière générale une ouverture d’esprit et une confiance en soi qui leur a permis de développer leur projet. Il semble que cela soit bien connu dans la région et à chaque fois, les habitants m’ont exprimé leur reconnaissance en apprenant que j’étais bénévole.

Le soir, nous partons à Esteli avec Tania, car le lendemain, nous avons une réunion avec des étudiants boursiers. Tania profite de son passage à Esteli pour rencontrer un étudiant belge avec qui elle avait eu des contacts avant son départ et qui fait son stage dans une ONG à Esteli.

Dimanche 24 : Réunion à Esteli avec les étudiants aveugles

Nous nous rendons au lieu de réunion. La responsable de l’attribution des bourses au niveau local nous accueille chez elle. Plusieurs étudiants sont déjà installés à notre arrivée. Je suis un peu étonnée de voir qu’ils sont tous aveugles ou mal voyants. Je pense que Tania et Eric avaient déjà mentionné que nous avions aussi des boursiers mal voyants, mais ceci était sorti de ma mémoire et je suis d’autant plus surprise de les voir. Un tour de présentation est fait. Ils expliquent qui ils sont, et leurs difficultés. Plusieurs d’entre eux viennent de la même famille, et du même village. Il semble qu’ils soient touchés par une maladie dégénérative de l’œil.

J’apprends que le Nicaragua a développé des lois pour les enfants handicapés, en obligeant les professeurs à donner du temps spécifique pour ces élèves hors norme. 

Mais en dehors des professeurs qui leurs expliquent la matière en privé si c’est nécessaire, ils ne reçoivent pas beaucoup d’aide de leurs compagnons de classe.

Je suis à la fois admirative et émue devant leur courage. Ils ont tous des projets d’avenir, et même si leur vie est loin d’être facile, on sent une énergie très positive…

L’un d’entre eux a perdu la vue vers l’âge de 20 ans. Maintenant, il est marié, et vient d’avoir un bébé. Il a réussi à acheter une maison avec sa compagne qui mal voyante également. Il a un travail et montre un optimisme et une joie de vivre qui réchauffe le cœur. La bourse de la casa lui permet de continuer à étudier pour accéder à un meilleur travail et une meilleure qualité de vie.

 

Nous nous présentons à notre tour. Lorsque je me présente, Eric insiste sur le fait que pour obtenir ces bourses, beaucoup d’autres bénévoles travaillent à la Casa Nicaragua, dans l’organisation des soirées, mettent du temps et de l’énergie pour trouver l’argent nécessaire.

Tous en sont conscients et reconnaissants.

Nous quittons la réunion et nous partons chacun dans des directions différentes. Je prépare mon retour en Belgique, Tania retourne vers Somoto pour y clôturer ses actions et se préparer à sa nouvelle mission en Equateur et Eric s’en va vers d’autres projets.

En conclusion

Je remercie Tania et Eric de tout le temps qu’ils m’ont consacré au Nicaragua. J’ai pu, grâce à eux, avoir une compréhension beaucoup plus fine de l’impact de notre action à la Casa mais également du contexte social, économique, politique et même climatique qui influence les projets, et la bonne volonté.

On ne saurait mentionner la Casa Nicaragua sans Odette et les autres membres fondateurs. A maintes reprises, j’ai entendu : « C’est ici que tout a commencé avec Odette… » ou « ha, ici, c’est un projet qu’Odette a mis en place…». Autant Eric que Tania lui ont rendu honneur, ainsi qu’aux autres fondateurs.

 

J’ai également pu me rendre compte à quel point ils sont engagés dans leur mission, à quel point celle-ci fait partie de leur vie, car ils ne comptent ni leur énergie, ni leurs heures pour amener le changement là ou c’est nécessaire.

A chaque fois que nous avons rencontré des personnes, ils m’ont présentée comme bénévole de la Casa, et ont insisté sur le fait que je n’étais pas la seule à y travailler, que beaucoup de personnes donnaient leur temps et leur énergie pour les projets du Nicaragua, et les bourses. Je pense que les boursiers et les agriculteurs en sont très conscients et sont reconnaissants. Ils m’ont souvent remerciée.

 

Tout le travail que nous faisons à la Casa n’est pas vain, bien au contraire. L’argent récolté est utilisé avec intelligence dans des projets utiles à une population extrêmement attachante.

Je pense que le Nicaragua est un pays qui émerge, j’espère qu’ils resteront authentiques et fidèles aux valeurs que j’y ai vues dans le Nord: entraide, et partage. J’y ai vu aussi une certaine conscience « agricole », et j’espère également qu’ils resteront fidèles à leurs traditions.

Murielle